Un jour d'Apocalypse

J'allume une cigarette et jette l'allumette encore brûlante par-dessus mon épaule. Ca ne risque rien. Voilà trois mois qu'il pleut et je ne vais certainement pas foutre le feu à quoique ce soit. Le niveau s'élève régulièrement. La ville basse est déjà sous trois mètres d'eau. Je suis tellement trempé, que j'ai l'impression d'entendre mes atomes se noyer. Heureusement que mon épée me tient chaud!

Je relève la tête pour contempler la misère qui s'étale devant moi. Des milliers sans-abris, fuyant l'inondation, se sont réfugiés sur les hauteurs de la ville, entassés dans des tentes elles aussi emplies d'eau. Ils crèvent comme des mouches, autant de maladie que d'inanition. Il y a longtemps qu'il n'y a plus rien à bouffer. L'eau est bourrée de bactéries. La bouffe aussi d'ailleurs. Un corps s'effondre dans la boue, non loin de moi. Je me retourne pour voir un homme squelettique, dont les yeux disparaissent sous le pus. Des vers s'attaquent déjà à son corps. Ses râles se transforment en bulles alors que sa tête retombe dans une flaque.

Des frissons me parcourent le dos. Je n'ai que trop traîné. Je sais que je suis en train de pécher par orgueil: ce n'est pas à moi d'arrêter cette misère, mais je n'y tiens plus. Qui pourrait rester inactif devant tant de détresse? Moi, j'ai choisi ma voie.

Je me dirige à grands pas vers la colline la plus haute. La pluie a redoublé d'intensité et mes pieds jouent aux poissons dans mes bottes. Un fourgon de la police passe à vitesse réduite - ce sont bien les seuls à avoir encore de l'essence - et je m'enfonce dans un coin d'ombre. La police n'est plus qu'un ramassis de brutes qui tapent sur tout ce qui bouge. Ils font un crochet consciencieux pour écraser l'autre type, qui ne s'est pas encore relevé. Remarquez, c'est peut-être encore mieux ainsi.

Après avoir évité encore deux patrouilles, j'arrive enfin devant mon objectif, une villa qui domine toute la ville. C'est de là que s'écoulent de véritables fleuves d'eau polluée, qui contamine la cité entière. Enfin, ce qu'il en reste. Je ne sais pas exactement qui habite là, mais je sais ce que je vais lui faire. Il y a un garde devant la grille. Comme je m'approche, il braque son arme sur moi. Je le regarde droit dans les yeux et il s'effondre sans bruit. L'effort me fait chanceler, mais le jeu en vaut la chandelle. Il me faut user de la plus grande discrétion. J'escalade les murs sans problème et me retrouve dans le jardin au-delà, sinistre musée de plantes mortes. Même les chiens de garde n'ont pas survécu, à en juger par les cadavres qui jonchent le sol près de l'entrée.

Cinq secondes pour observer les lieux et je me dirige vers l'arrière de la maison. Je rampe dans la boue pour échapper aux sentinelles. C'est répugnant, mais au point où j'en suis... Un garde se tient devant la porte de service. Je m'agite un petit peu pour attirer son attention et il termine comme son collègue. Je m'approche de la porte et ramasse le fusil d'assaut du cadavre, qui n'a, par contre, pas de clés. Pas grave, c'est ma spécialité. J'applique ma main contre la serrure et me concentre. Il y a un déclic et la porte s'ouvre.

L'intérieur de la maison est silencieux. Seul résonne le bourdonnement continu de lourdes machines. Elles doivent être au sous-sol et je m'engage dans le premier escalier qui descend. Ce dernier aboutit dans une grande salle bien éclairée. Les deux gardes qui s'y trouvent, bien que surpris, réagissent rapidement. Le moment n'est plus à la discrétion. Nimbé d'une aura dorée qui arrête les balles des gardes, je m'élance vers eux en déchargeant ma propre arme. Dans mon élan, je défonce la porte qu'ils surveillaient, tout en dégainant mon épée. Des flammes recouvrent aussitôt sa lame. L'exaltation du combat monte irrésistiblement en moi. Taillant de tous côtés, je me jette sur les techniciens effarés. Avant qu'ils aient eu le temps de réagir, ils gisent déjà par terre, le corps tranché en deux. Je continue à frapper aveuglément sur les machines et les réservoirs d'eau contaminée. La salle commence à se remplir, alors que les machines court-circuitent. Je m'en fous, je ne crains ni l'eau, ni le feu.

Soudain, une lame glaciale me traverse de part en part, embrochant mon coeur. Une voix sifflante s'élève dans mon dos:

- Alors, l'angelot, on s'emballe? T'as peut-être tout détruit, mais je t'ai eu. T'aurais mieux fait d'attendre que ton saint patron te fasse signe!

Mon esprit se détache de mon corps et s'élève vers le Paradis. Voilà, mon corps d'emprunt est mort, j'ai tout gâché. J'aurais dû attendre que l'on me donne l'ordre d'agir, mais c'était trop. Il fallait que je fasse quelque chose pour tous ces maheureux.

Je m'approche des portes dorées et vois déjà Dieu qui fronce les sourcils.

Est-ce donc si Mal de faire le Bien?


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