Altaïr-326 rentre fièrement dans l'Arène Mathématique. Il bombe son torse chromé, où se reflète le paysage fractal dans lequel il avance. Impeccable dans son métal brillant, un hologramme de Sir Isaac Newton dans le dos, le robot darde la foule bigarrée de ses senseurs hi-tech. Ils sont tous là, savants et physiciens, mathématiciens amateurs et professeurs de mécanique quantique. Personne ne voulait rater la confrontation des deux champions du moment.
Altaïr-326 se dirige vers un set de Mandelbrot et s'y assied négligeamment, affectant une pose tout à fait décontractée. Alors, en face de lui, apparaît Bétel-12, venu exprès de la Lune pour mesurer ses circuits imprimés aux siens. Son adversaire semble oblitérer la lumière, tant le noir de son armure est profond et insondable, une carapace faite de trous noirs. Son blindage cérébral a la forme d'un crâne humain. Dans les orbites creuses, brillent la dernière génération de senseurs électroniques, capables également d'émettre des lasers haute-puissance. Mais cela ne dérange pas Altaïr-326: le combat, aujourd'hui, ne se fera pas avec de telles armes.
Les deux adversaires s'observent pendant un instant, cherchant à jauger les capacités de l'autre, se remémorant les comptes rendus techniques parus dans divers journaux ou glanés par les espions industriels. Puis, l'arbitre donne enfin le signal de l'échauffement. Les deux robots répètent quelques tables de multiplication, puis se lancent dans une suite de Fibonacci. Leur vitesse n'est limitée que par celle de leur affichage et les chiffres se mettent à danser entre les deux figures immobiles.
Enfin, après une pause de quelques secondes, qui semble durer une éternité aux deux combattants, l'arbitre donne le signal de départ. Altaïr-326 ouvre les feux avec une série d'opérations simples, mais contenant une division par zéro. Celle-ci ne trompe pas Bétel-12, qui l'écarte sans le moindre effort, avant de résoudre le reste du calcul. Il riposte avec une série de limites, crachées à un train d'enfer. Dans la foulée, il balance une limite apparemment indéfinie, mais Altaïr-326 la repère aisément et s'en débarasse en la dérivant.
Le robot chromé repart à l'assaut avec une terrifiante intégrale. Le public ne peut réprimer un mouvement de recul, lorsque l'expression se matérialise au milieu de l'Arène. Bétel-12 ne semble pas impressionné et attaque la bête de front. Après trois substitutions et une intégration par parties, il affiche fièrement le résultat, se permettant même le luxe de faire une analyse de fonction. Un murmure d'appréciation parcourt l'assistance.
Bétel-12 se lance alors sur le terrain de la trigonométrie, le paysage de l'Arène changeant au gré des sinusoïdales émises par le robot noir. Altaïr-326 ne cille pas, au milieu de cette tempête ondulatoire, qu'il réduit méthodiquement à coup d'arcsinus et d'arccosinus. Puis il change radicalement la scène, en partant dans l'espace complexe. Bétel-12 semble quelque peu désorienté par ce changement abrupt de perception et Altaïr-326 ne lui laisse pas le temps de se reprendre. Il l'assomme de changements de repère consécutifs, qu'il complique encore en passant allègrement d'une représentation trigonométrique à une représentation exponentielle. Une minuscule faute de signe, inadvertance fatale, et le calcul de Bétel-12 s'envole vers l'infini.
- Faute de signe, s'exclame l'arbitre. Un demi-point!
Ces quelque secondes suffisent à Bétel-12 pour se ressaisir et il contre-attaque avec des multitudes d'harmoniques aux formes improbables, qu'Altaïr-326 réduit par transformations de Fourier en simples sinus et cosinus, qui succombent à leur tour aux arcsinus et arccosinus. Sans faire de pause, Bétel-12 continue à attaquer, sur le terrain de la logique cette fois, essayant de noyer son adversaire dans une véritable mer de propositions contradictoires. Altaïr-326 surnage tant bien que mal, évitant au mieux les paradoxes, mais il finit par se tromper sur une bête tautologie.
- Faute de raisonnement, sanctionne impitoyablement l'arbitre, dont l'oeil exercé n'a pas raté l'erreur. Un demi-point!
Bétel-12 enrage. Ces deux dernières attaques l'ont considérablement épuisé et il n'a marqué qu'un demi-point. Altaïr-326 a bien remarqué cela et il se lance immédiatement à l'assaut, sans lui laisser de répit, l'assommant avec une équation de Schrödinger. Un peu chancelant, Bétel-12 se met à développer les polynômes de Henry, quand, soudainement, Altaïr-326 fait abstraction des termes de second ordre. Pris de vitesse, Bétel-12 voit avec angoisse les chiffres refluer. Les spectateurs retiennent leur souffle en voyant l'arène se vider à une vitesse démentielle.
- Hors-jeu, crie le juge de touche, levant un drapeau noir.
- Demi-point et match pour Altaïr-326, laisse tomber l'arbitre.
Alors qu'Altaïr-326 profite des acclamations de la foule, Bétel-12 quitte l'arène le pas lourd, battu, ruminant des pensées d'autodestruction.
Les spectateurs quittent la salle, évoquant entre eux quelque moment fort du duel. Les lumières s'éteignent et les fractales disparaissent une à une. Quelques équations du troisième degré clignotent encore un moment, puis s'effacent elles aussi. L'Arène Mathématique retrouve sa tranquillité, juste troublée par une petite voix hésitante. Seule dans le noir, dans les gradins déserts, une fillette récite sa table de sept.