Et Dieu dans tout cela?

Le soleil brille par ce beau matin d'été. Se déversant par une des fenêtres de la tour biscornue, il éclaire une pièce aux murs surchargés de livres et de diagrammes astrologiques. Sur un petit bureau, une bougie achève de se consumer, répandant sa cire sur les parchemins couverts de pattes de mouche. Tout à côté, allongé sur un petit lit, encore tout habillé, un homme dort profondément. Un chat noir, enroulé entre les jambes de son maître, est aussi plongé dans un profond sommeil, seuls les spasmes occasionnels de ses pattes trahissant ses rêves.

*   *   *

La manière dont mes rêves se mélangent à la réalité est une source d'ennuis constants. En ce moment, par exemple, je ne sais pas si je rêve ou si je suis bel et bien en train de parcourir cet interminable couloir, qui semble former une spirale. Les murs sont faits de pierre de taille. Des torches brûlent à intervalles réguliers et les murs sont parsemés de portes, toutes en chêne massif bardé de fer. Ne sachant pas très bien quoi faire, j'essaye toutes les portes. Jusqu'à maintenant, soit elles étaient fermées, soit elles donnaient sur des pièces absolument vides. Même pas d'autres portes. Je continue donc, espérant finir par trouver quelque chose.

Et puis il y a les gens. J'ai déjà croisé une quantité incroyable de personnes, qui semblent venir de toutes les époques. J'ai ainsi vu passer un riche marchand vénitien et son comptable, tout deux discutant avec joie de leur dernière affaire, un croisé dont les vêtements étaient en lambeaux et la cotte de maille se disloquait, qui errait avec l'air fou de l'Inquisiteur cherchant désespérément un infidèle à brûler, un légionnaire romain complètement ivre, qui vantait d'une voix discordante les mérites du vin gaulois, un philosophe grec, suivi de trois disciples, qui dissertaient sur un nouveau modèle astronomique, un autre homme au regard fou, coiffé d'un bonnet phrygien et arborant une grosse cocarde bleue, blanche et rouge, qui, bien que seul, haranguait des citoyens, un colosse dans une tenue bizarre, semée de taches brunes et vertes, le visage peint en noir, tenant un objet métallique qui aurait pu être une arme, qui marmonnait quelque chose à propos de l'Enfer.

Je ne peux pas me souvenir de tous ceux que j'ai croisé, ils étaient trop nombreux et trop variés. Ce qui est singulier est que personne ne semble me voir. Ils me passent au travers, comme si je n'existais pas, mais ce sont peut-être eux les fantômes. Le plus bizarre, et qui me conforte à penser que je suis bel et bien dans un rêve, est que j'ai pu comprendre absolument tout ce qu'ils disaient, quelqu'ait bien pu être la langue dans laquelle ils parlaient.

En tout cas, cela fait un moment que je n'ai croisé personne. Je continue à ouvrir les portes, espérant toujours trouver quelque chose. N'importe quoi me ferai plaisir.

Encore quelques portes et ça y est! Cette salle n'est pas vide. Assis sur un cathèdre en bois, se trouve un homme au corps couvert d'un poil orange luisant. Dès que j'ai ouvert la porte, il m'a fixé de ses yeux de chat et me dévisage maintenant de la tête au pied. Il a de petites oreilles pointues, qui s'agitent fréquemment.

Trop heureux de rencontrer quelqu'un, je m'avance.

- Bonjour, dis-je d'une voix un peu hésitante.

- Bonjour voyageur, répond l'homme-chat. Sa voix est grave et mélodieuse. Il roule bizarrement les "r". En fait, on dirait qu'il ronronne quand il parle.

- Où sommes-nous?

- Quelle importance?

- Ca a de l'importance pour moi. Qui sont tous ces gens qui passent dehors? Sont-ils des fantômes? D'où viennent-ils? Où vont-ils?

- Tant de questions. Je pourrais vous demander la même chose. Que venez-vous faire ici?

- Je ne sais pas. Je ne sais même pas si je suis en train de rêver ou pas. Mais j'aimerais bien savoir.

- A quoi bon? Le rêve et la réalité ne sont que les deux aspects d'une même chose. Où l'on se trouve à un moment donné n'a guère d'importance. De toute façon, vous ne pouvez pas tout savoir avec certitude. C'est quantique!

Je ne comprends pas sa dernière phrase et un ange passe pendant que je réfléchis.

- Pourquoi me regardez-vous comme ça, me demande l'homme-chat.

- Je ne sais pas, vous me rappelez vaguement quelqu'un. Je ne veux pas vous vexer, mais vous avez l'air bizarre.

- Préféreriez-vous que je ressemble à une grosse chenille fumant le narguilé? Ou alors Alfred Hitchcock? J'aime beaucoup Hitchcock, et vous?

- Connais pas. Désolé. Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. Pourquoi une chenille?

- Bah, laissez tomber! Ce n'est pas bien grave.

- Mais tout cela ne m'avance pas. Je ne sais toujours pas où je suis. Et qui dirige cet endroit? C'est vous?

- Non, ce n'est pas moi. Je ne sais pas qui c'est. D'ailleurs, je m'en fiche. Quelle importance cela a-t-il?

- Eh bien, ça peut être utile de savoir, non?

L'homme-chat ne me répond pas cette fois. En fait, il semble s'être endormi d'un coup, comme si notre conversation l'avait fait mourir d'ennui, ce qui est peut-être le cas. Vu que cet échange ne me menait à rien de toute façon, je décide de repartir dans le couloir.

Je ne sais pas combien de portes je passe encore, avant d'arriver enfin au bout du couloir. Je n'y croyais plus! Tout de même, je suis un peu hésitant alors que j'approche ma main de la dernière porte. Qui sait ce qu'il y a au-delà?

La porte donne sur une ruelle sombre, bordée de hautes maisons à moitié en ruine. Il pleut des cordes. Le tonnerre résonne dans le lointain. Juste en face de moi, sous un auvent de fortune, se tient un chat anthropomorphe, assis en tailleur. Il a un pelage noir et porte un turban vert sur la tête. Il me semble extrêmement sale. Alors que je me demande comment réagir à cette nouvelle apparition, il prend la parole:

- Salut étranger! Soit le bienvenu! Je suis le saddhu Marajivrajtala. Je suis mort il y a près de deux cents ans pour pouvoir suivre le chemin de l'illumination, sur les traces de Rama. Et la Providence m'a mis sur ton chemin pour te guider.

Je n'ai absolument rien compris, mais j'avoue que je pourrais avoir besoin d'un guide. Je ne sais vraiment pas quoi répondre d'intelligent, mais mes instincts reprennent vite le dessus:

- Savez-vous d'où je viens, m'entends-je demander. Mon moi profond a toujours été très pragmatique.

- Bien sûr, répond le bouddha poilu, tu viens de sortir de ton oreille interne.

Il y a des fois où l'on ferait mieux de se taire. Comme je regrette d'avoir posé cette question. Cette fois, je suis sûr que c'est un rêve. C'est pas possible une histoire comme ça.

- Pourquoi cherches-tu donc toujours à savoir qui contrôle les choses, me demande le chat, interrompant mes réflexions.

- Je suppose que j'essaye de trouver l'ordre des chose et, partant, le sens de la vie. Il doit bien y avoir quelque chose derrière tout cela, non?

Ca me ressemble ça, de discuter de philosophie avec les produits des mes rêves.

- L'ordre des choses est comme il est, dit le chat, gagnant sans coup férir le Grand Prix annuel de la Platitude. Il est comme le Tout-puissant l'a voulu. Autant te demander si Dieu existe.

- Et?

- Pour savoir, il faut mourir.

- Vous êtes dur. Je n'ai pas spécialement envie de mourir.

- C'est le prix de la connaissance.

Ca me semble un bon moment pour changer de sujet, avant que les choses ne dégénèrent.

- Pourquoi y a-t-il toujours des chats dans mes rêves?

- Les chats sont partout. Ils savent beaucoup plus de choses que les humains, car ils ont accès à la conscience universelle.

- Vous n'êtes pas modeste dans votre genre, vous! Tout ça, c'est de l'esbrouf. Si vous savez tant de choses, pourquoi ne dirigez-vous pas le monde?

- Quel intérêt? Que voulez-vous faire avec le monde? Et puis nous ne sommes pas mégalomanes. Seuls les mégalomanes veulent diriger des pays. C'est pour ça qu'il y a tant de corruption. Vous les croyez, vous, les gens qui disent vouloir le bien du peuple? Ils ne veulent que leur propre bien et, pour cela, tous les moyens sont bons! Nous sommes les seuls philanthropes. Nous offrons aux humains notre compagnie, notre amour, en échange de nourriture et de quelques caresses.

- C'est un peu dur à admettre.

Le chat semble se renfrogner à cette remarque. Je regrette de l'avoir froissé, car ses remarques sont loin d'être fausses. Il se lève et je réalise qu'il est plus grand que je ne le pensais. Je ne lui arrive guère qu'aux épaules.

- Viens, me dit-il, il est temps que je te montre la sagesse.

Le chat grandit encore, jusqu'à occulter tout mon champ de vision. Après un moment, je ne peux même plus le distinguer vraiment. Ses poils noirs sont parsemés de taches blanches, comme des étoiles dans le ciel nocturne. J'ai l'impression de tomber dans un grand vide. En même temps, mon esprit s'étend, me permettant de voir des choses que je n'avais jamais vu.

Tourbillonnant parmi les étoiles, je vois les fils du Destin, je vois la petitesse des hommes, leur poursuite incessante de leurs intérêts mesquins, je vois les faibles dans les griffes des forts, qui ne sont guère que des faibles qui ont réussi. Et je vois les Guides, baignés de leur aura de bienveillance.

Je vois plein d'autres choses encore et je comprends enfin tout.

Quelle ironie!

*   *   *

Le soleil brille toujours dans la petite pièce, mais l'homme n'est plus là. Ses vêtements gisent sur le lit, comme si leur occupant avait subitement disparu. Le chat est maintenant réveillé et se lèche les babines.


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