L'immense salle de concert se retrouve soudainement plongée dans l'obscurité. L'imposant brouhaha des conversations s'apaise, remplacé par une mer de murmures excités. C'est le signal. Le concert va commencer. La star va entrer en scène. Et par où? A chaque fois, il change.
L'attente se prolonge. Dans le noir, les gens tordent leur cou dans tous les sens. Soudain, des cris excités s'élèvent. "Là haut! Là haut! Au fond!". Comme un seul homme, la foule se tourne et toutes les têtes se dressent vers le plafond. Tout là-haut, au milieu des infrastructures métalliques, un rectangle lumineux est apparu. Il est trop haut, trop loin pour distinguer les détails, mais on croit voir de l'herbe et des arbres au-delà. Sur la scène, une guitare entame un solo lent et plaintif qui éveille des échos d'un autre âge. Alors, il apparaît, traversant la porte, la tête en bas, marchant au plafond. C'est lui, enfin, Fearsome, le lead singer. Une immense ovation s'élève de la foule. Ils attendaient une entrée en scène spectaculaire, ils n'ont pas été déçus.
Bien sûr, tout cela n'est qu'une illusion. Les techniciens de Time Out sont les meilleurs de l'Omnivers. Mais cela ne compte pas. C'est la magie du moment. Le public y croit. Alors, la voix de Fearsome s'élève, en contrepoint à la guitare qui continue sa lancinante complainte:
Through the mists of Time
Hear the fatal chime
Of Death's eternal clock
As the Ship of Fools comes to dock.
Under the blows of the Four Riders
The world crumbles and withers
But above the metallic din
Enters thy faithful baladin
Des spots éclairent soudain quatre guitaristes sur la scène. Habillés de noir de la tête aux pieds, seul l'éclat métallique de leurs guitares ressort. Ensemble, ils lancent leurs riffs. Le son jaillit de la scène et se précipite vers le fond de la salle, totalement dopplérisé. Les accords des quatre guitares se répercutent au hasard comme une balle dans un flipper. En même temps, des images de guitare suivent la même trajectoire erratique au-dessus de la foule. Quand une guitare touche un mur, elle explose, ponctuée par la puissante batterie encore plongée dans l'obscurité. L'effet est hypnotique. Instinctivement, les gens baissent la tête quand les guitares volent au-dessus d'eux.
Puis le premier morceau commence vraiment, le rock métallique, puissant, rapide de Time Out. Fearsome est en même temps sur la scène et au plafond et sa voix semble venir des deux endroits à la fois:
He was just a little man
But he had such a keen mind
That he rolled his great armies
All over his enemies
Les quatre guitaristes sont projetés au-dessus de la foule. Ils forment un carré parfait, au centre duquel se met à bouillonner une masse rougeâtre. Guidées par les pulsions des guitares, des masses de soldats, à pied et à cheval, se détache de la masse et s'éloignent vers le fond de la salle, passant à travers les murs. Fantômes de rouge, ils sont vêtus de manière étrange et leur chef porte un curieux chapeau bicorne. Les effets s'enchaînent et la foule est vite subjuguée. Les guitariste se multiplient, seize, puis soixante-quatre. Le carré se change en cercle, qui se met à tourner. Au centre apparaît un pentacle, dans lequel Fearsome se matérialise, la moitié inférieure du corps disparaissant dans une traînée de fumée. Il se met à grandir démesurément et projette des mains griffues vers les guitaristes. A leur contact, les guitariste éclatent comme un vase de porcelaine jeté à terre. Tout cela en rythme avec la musique. Déjà, les paroles n'ont plus d'importance. Il n'y a plus que les images qui comptent.
Sans interruption, un nouveau morceau commence. Le public se retrouve suspendu dans le vide, pris entre deux plans multicolores, qui semblent faits de milliers de petits mécanismes s'activant dans tous les sens. Le scène flotte elle aussi entre les deux, semblant à la fois très proche et à l'infini. Le visage de Fearsome se matérialise dans cet espace, puis se fond dans celui de Mallie, la chanteuse, qui s'est mise en duo. L'immense visage change encore plusieurs fois, de plus en plus vite, puis se stabilise sur une forme hybride, bizarre. Puis les visages se dissocient et les deux se tiennent devant la foule, autour de laquelle ils se mettent à tourner, comme les aiguilles d'une horloge démente. Puis ils éclatent et des tas de tout petits Fearsomes se mettent à courir après de tout petites Mallies, partout, sur tous les murs, dans tous les sens. C'est alors que des guitaristes géants traversent le public. Leurs guitares crachent des flammes qu'ils projettent sur les petits Fearsome et les petites Mallies, qui grillent instantanément avec un petit couinement. La chanson parle d'un holocauste qu'il ne faut jamais oublier. Les gens n'écoutent plus, mais la musique lourde et insistante porte le message au fond de leur cur.
Puis le ton change. Une musique guillerette emplit la salle, alors qu'un arbre pousse au milieu du public. Les guitariste ont laissé tomber leurs sinistres habits et portent des couleurs gaies, leur tête coiffée d'étrange petits chapeau pointus. Leur guitares ne ressemblent plus vraiment à des guitares. Un Fearsome majestueux, vêtu comme un roi, est assis dans l'arbre, alors qu'un autre Fearsome, difforme et rabougri se traîne sur la scène, qui est maintenant faire de terre battue.
In the Court of Oberon
There was a damned little moron.
To tell the ugly truth
He was a dwarf with just one tooth.
He could smell beer a mile away
And was drunk day after day.
Un dialogue s'engage entre les deux Fearsome, alors que des petits lutins courent dans la foule, leur sarabande de plus en plus effrénée alors que la musique s'accélère. D'une mélodie vaguement ancienne, elle commence à revenir vers un métal agressif, alors que des cavaliers en armure se dressent de tous côtés. Lances baissées, ils s'affrontent sans relâche, galopant d'un bout à l'autre de la salle. La musique s'accélère de plus en plus et les transformations s'accélèrent. Des hommes s'affrontent au sabre, puis avec d'antiques armes à feu. Soudain, des avions aux formes élancées survolent la foule, baignés de lueurs verdâtres. Puis la salle disparaît complètement et des vaisseaux jaillissent de nulle part, pour y retourner en grande explosions silencieuses. Dans la chanson, il est question d'une guerre éternelle.
* * *
Des rires cristallins s'élèvent de la clairière. Dans le petit lac, aux eaux cristallines, des êtres nus batifolent comme de jeunes chiens fous. Au-dessus d'eux, des fées multicolores volettent en tout sens, se repaissant du seul bonheur ambiant. Seul dans un coin, un homme de petite taille, la tête couverte d'une tignasse grisonnante et bouclée, flanquée de deux oreilles pointues, récite très sérieusement une formule compliquée, à partir d'un gros grimoire de cuir, posé sur un lutrin de bois flottant magnifiquement travaillé. Il a un peu trop bu hier et a du mal à se concentrer aujourd'hui. Une goutte du sueur perle sur son front. Petit à petit, un rectangle lumineux apparaît devant lui, rectangle bleu sur le fond vert de la forêt. Il se retourne alors vers le lac:
"Sire Fyrsomeïlën, la Porte est ouverte!"
Un elfe splendide s'extrait du lac, ses longs cheveux mouillés pendant jusqu'à sa taille. Au fur et à mesure qu'il se rapproche de la Porte, ses cheveux sèchent et des vêtements apparaissent sur son corps. Il s'arrête juste le temps d'embrasser la femme à côté de lui et de lui caresser la pointe émeraude de son sein:
"A bientôt, Dame Malymar! Le fidèle baladin doit entrer en scène."