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Le royaume des ténèbresRetrouvons les Voyageurs dans l'antichambre ensablée succédant au tombeau de Matoteth. Ils découvrent bientôt qu'ils se trouvent perdus dans Tanis, la Tanis souterraine, cité d'une majesté colossale, immensément étendue, mais morte (...) c'est un véritable dédale. Des corridors au plafond évanoui dans l'ombre, pleins d'échos, avec de place en place un lourd anneau de fer scellé dans la pierre, une alcôve vide, un escalier de géant s'ouvrant soudain comme une abysse. Sans fin se succèdent des salles aux dimensions de cathédrales, drapées de boiseries immenses où les figures grotesques se mêlent à des motifs sublimes. On n'y trouve rien, galeries en décroché vides, foyers circulaires gorgés de cendres glacées, fontaines sèches, colimaçons vertigineux, mais on ne peut se défaire de la sensation vague de présences furtives, toujours au-delà des torches... À force de marcher, les Voyageurs ont du mal à évaluer les heures (...) les doutes sur la présence de Taniséens sont devenus des certitudes, les ombres ont pris des visages. Et quels visages ! Heureusement, les créatures n'osent pas approcher de trop près tant que les voyageurs ont une lumière avec eux, mais les jeux d'ombre ne les arrangent pas : humanoïdes mais difformes, des traits grotesques, la peau couleur de terre semée de touffes velues, des membres bestiaux fortement onglées. Leur gueule est dotée de mâchoires torves plantées de dents plates ou de canines irrégulières, et leurs visages présentent une galerie de grimaces figées, évoquant une mule, un chien, un ours ou toute autre bête. Elles sentent la terre de cimetière, et leurs voix sont grondantes de furies animales quand elles crient "Hombrr ! Hombrr !" en fuyant les torches. Mieux éclairées, on comprend ce qu'elles évoquent (VUE/Zoologie à 0) : des Goules ! (...) Elles finissent par essayer la manière forte, puis, échaudées, rôdent en cercles autour des Voyageurs en attendant que leurs torches s'éteignent... Et si cela arrivait, dans cette cité pleine de méchants courants d'air ? La panique est de courte durée. D'autres torches, plus vives, paraissent sous un porche. Montées sur des perches et balancées en ronflant sous le mufle des Goules, elles les repoussent, hurlantes, dans leurs ténèbres. Les porteurs de torches, quatre ou cinq hommes bien bâtis, vont à la rencontre des Voyageurs. Ils clignent des yeux face aux torches, comme lorsqu'on sort d'une longue obscurité. Vêtus de simples robes, ils n'ont pas d'armes et sont même plutôt avenants ; ce qui est dérangeant, c'est un air de famille qu'ils ont tous - bruns, imberbes, des traits carrés et brutaux, des yeux noirs très animés. Ils saluent gravement, avec des mots hésitants. Ils couvent les Voyageurs inquiets d'un regard attentif, celui du serviteur qui attend des ordres, mais avec quelque chose d'avide, de goulu. (...) Les porteurs de torches souhaitent la bienvenue à Tanis et s'excusent pour l'incident : les Voyageurs vont tout de suite être conduits aux Princes de la Cité. Ils semblent considèrer les Voyageurs comme une ambassade, d'une importance extraordinaire (...) En effet, au terme d'une longue descente, les Voyageurs sont conduits, dans une sorte de palais labyrinthique déserté où se sont coulées des stalactites. Les Goules semblent ne pas se montrer dans ces salles parcimonieusement éclairées, mais les Voyageurs y croisent des Taniséens semblables à eux, hommes et femmes, vêtus d'une façon qui rappelle celle des statues et des bas-reliefs antiques (VUE / Légendes à 0). Certains ont des traits étranges, presque bestiaux, sans être pour autant tout à fait des Goules... Les Voyageurs vont ainsi jusqu'à un grand hall aux scintillements nacrés où conduisent cinq escaliers. La blancheur de ses colonnades a été depuis longtemps voilée par la fumée du feu entretenu au centre de la salle. De l'autre côté s'élève une double porte de bronze couverte de bas reliefs. Là, installés sur des coussins passés auprès desquels ont été dressés d'autres braseros, les Voyageurs sont priés d'attendre le bon vouloir des Princes. On leur présente même un narguilé en forme de chenille royale qui n'a pas dû être fumé depuis cinq siècles, et un jeu de plaquettes d'ivoire aux règles à jamais perdues... Bien sûr, les Voyageurs veulent en savoir plus, et ils peuvent en effet tirer quelques renseignements simples des porteurs de torches, bien peu loquaces. (...) Qui sont-ils ? Des Taniséens. Comment s'appellent-ils ?... Ils ne comprennent pas. Seuls les Princes ont des noms. Et les Goules ? Ils ne savent pas ce que c'est. Ceux qui craignent le feu ! Ce sont les Anciens. Pourquoi sont-ils si différents ? Ils ont vieilli. Et les Princes ? Ils sont magnifiques, fastueux, superbes, et très savants. En quoi ? Ils détiennent le secret de la Cuisine... Ce dernier mot est prononcé avec vénération, comme la clef d'un mystère, et de toute évidence les Taniséens ignorent de quoi il s'agit, et même ce qu'est la cuisine. Et el Bagnaad, qui est-il ? Un Taniséen, emmené il y a bien des nuits... Si les Voyageurs parlent de Natis, les Taniséens n'y comprennent rien : pour eux, Natis, c'est le monde du dessus en entier, où l'on va chercher les ambassadeurs, confiés aux Princes. C'est aussi là que l'on va manger, la nuit. Ils ne connaissent que deux sortes de Natiséens : les ambassadeurs, et les Morts. Les Parfums de Bhelshefed, pp.44-45 |