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Des nouvelles de la Lune
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Une sale gueule de bois

" Si épais. Si épais, je ne l'aurais pas cru possible. Pas même le grondement de mon propre souffle ni le tambour de mon propre cœur, rien de vivant : je suis un noyé, gorgé de ce silence, étouffé par les ténèbres tout autour. J'en ai la nausée - non, plutôt une inconfortable impression de légèreté, de creux. Et ces crampes qui me terrassent, aux jambes, aux bras, aux poignets, même à la mâchoire et à la nuque, douloureuses comme des hameçons dans la peau...

Ça, et la sensation d'être si léger...

Est-ce qu'ils m'auraient pendu ?

Aïe, maudites toutes les pommes que j'ai volées ! Est-ce ma faute à moi si elles sont dans les arbres et les arbres au bord du chemin et mes pieds sur le chemin et mes mains pas dans mes poches et...

Soudain, un cheveu de lumière tranche les ténèbres. Un épouvantable grincement l'a fait apparaître, et j'entends de longs frottements mous, puissants et réguliers comme le ressac de la mer. Ils meurent bientôt. C'est bien la lumière du jour, brillant à travers une fente verticale aussi longue en haut et en bas que je peux le voir, bouchée à trois endroits par des blocs imprécis...

Miséricorde ! Mes cordes ! Aux mains, et au cou, je peux à peine tourner la tête et...

Horreur !

À gauche !

À droite !

Sous moi !

Des dizaines ! Tous pendus à sept ou huit cordes croisées et luisantes comme des serpents ! Et toutes ces poutres ! C'est un gibet ! Un immense gibet !...

Pourtant...? Ce sont de drôles de pendus ! Ils brillent comme des meubles cirés, même avec cette petite lumière... Et les coudes, les poignets, qu'est-ce qu'ils ont ? Ils sont malades ? Et...

Celui-là, il me regarde... Une barbe en tissu... Une mâchoire de casse-noisette... Pas de paupières... Et ses yeux ! En verre ! Ce ne sont pas des hommes, ce sont tous des MARIONNETTES ! Pas des voleurs de pommes !...

Je préfère ça. Quelle frousse !

Mais alors... Qu'est-ce que je fais là ?

Mes mains...? "

C'est le tout début de l'heure du Vaisseau, et le valet, Scuddel, ouvre les fenêtres du logis de son Maître. Quand il a ouvert celle de l'atelier, un rai de lumière entre les gonds de l'armoire aux marionnettes a permis à un certain Voyageur (par exemple celui qui a le plus de Volonté) de goûter le lever du jour sur une nouvelle existence... Ce petit matin de cauchemar plonge certainement le Voyageur dans l'épouvante, mais il a beau s'agiter et hurler à s'en décrocher la mâchoire, les fils ne se rompent pas et sa propre voix est ridicule, suraiguë, cassée, horriblement discordante - une voix d'automate ! Les marionnettes les plus proches sursautent, quelques-unes tournent la tête, et une gifle lourde comme une massue coupe net les cris du Voyageur. Sa voisine de gauche, une marionnette barbue aux yeux couleur de colère, siffle, la main levée, menaçante : "Chhhhttt ! Tête creuse ! Tout ce que vous pouvez gagner en alertant le valet, c'est d'être brûlé vif comme poupée ensorcelée ! Pensez-vous que je n'ai jamais pensé à quelque chose d'aussi simple ?" Dès que le Voyageur est plus calme, elle poursuit : "Bien sûr, un bon jugement pourrait Le faire brûler aussi, mais ce serait une piètre consolation d'être au nombre des fagots de Son bûcher, n'est-ce pas ? En tous cas, j'ai d'autres ambitions... Cessez de remuer, il m'a fallu des mois pour trouver le moyen de me décrocher tout seul ! Ne vous inquiétez pas, je vous montrerai. Et ne faites pas tant de boucan !..." (...) C'est Son pas ! Bon, par tout ce que vous avez de sacré, souvenez-vous de ça : un geste, un mot, et c'est votre perte." Les Voyageurs entendent alors des clopinements sourds, qui vont s'amplifiant jusqu'à résonner puissamment dans leurs crânes, et s'arrêtent. "Maintenant, reposez-vous, assommez-vous contre votre croix, comptez jusqu'à cent mille, faites ce que vous voulez mais, de grâce, faites le mort. Attendez ce soir..." Le loquet de l'armoire s'ouvre alors avec un fracas de porte fortifiée, et une masse monstrueuse se découpe en silhouette sur le jour éblouissant qui envahit toute l'armoire.

"Bonjour mes chéries ! Bonjour-bonjour !" Les yeux des Voyageurs sont soumis à la vive lumière sans qu'aucune paupière puisse les y soustraire, mais ils s'habituent vite et détaillent bientôt, d'un œil rond et effaré, leur Maître. Son visage fragile, calfeutré par un bonnet à oreillettes de velours noir, est vaste comme une maison, sa bouche sèche qui sourit de tous ses chicots paraît ouvrir sur un gouffre vertigineux, et sa peau fripée apparaît dans un tel luxe de détails - avec les taches de vieillesse aux tons de fruit gâté, les rides fissurées, les poils blancs longs comme des antennes de chrasme albinos, les verrues grosses comme des œufs et les poireaux comme des melons - qu'on croirait voir une peau de Tarasque. "Eh, bonjour, Drelon ! Bonjour mon roi ! Mes hommages, ma reine. Mes félicitations pour la tenue de vos vaillants chevaliers... Avez-vous bien dormi, messire Perrigueille ? Quant à vous, messire Larigault, je ne m'inquiète pas, vous êtes solide comme un chêne ! Vous êtes un peu rouge, messire Porthavain. L'amour ou le vin ? Bonjour petits Elfes !" Sa voix est craquelée, un peu rauque, mais aux oreilles des Voyageurs c'est un grand vent d'automne. Marioste a une parole, un geste pour tous ses pensionnaires. (...) son regard s'arrête sur nos Voyageurs. "Écoutez moi bien, tous et toutes : je veux vous présenter à de nouvelles amies, qui n'ont rejoint notre petit théâtre que depuis hier. Senestre, peux-tu laisser ma canne pour le moment et aider Destre à présenter nos apprenties ? " termine le marionnettiste en s'adressant à ses mains. Un à un, les Voyageurs sont saisis par les mains géantes, qui ressemblent à d'effrayants animaux osseux mais font preuve d'une douceur inattendue. Dès que Destre a saisi la croix, le Voyageur n'a plus aucun contrôle de son corps, et son esprit impuissant assiste à la présentation qu'il fait d'une caricature de lui-même, avec la voix de Marioste, bizarrement déformée. Il fait la révérence, prend des poses et joue avec vivacité... Sans que la main du Marionnettiste n'ait fait le plus petit mouvement. Il a le sentiment hideux d'être un objet, créé de rien et à jamais soumis, à la merci du Maître des marionnettes.

Il a appris à craindre le vieillard colossal dont la parole commande et la voix soumet...

Le Coffre à Jouets, pp.44-48

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