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Pour Ur !

Au fond de l'anse claire où elle s'étend, Medzur bondit à l'œil, chamarrée comme un printemps en peinture. Surmontée de vertes collines entourées de campagnes plates, calmes et aqueuses, où l'on moissonne le papyrus, où on mène les buffles d'eau brouter les roseaux, la ville est une vision agréable, un clin d'œil qui appelle à la réjouissance. Les tours, les toits pointus, les balcons, les mâts des navires et jusqu'au phare, tout est pavoisé des couleurs les plus vives : rouge, bleu, jaune, violet, vert, orange, indigo. Medzur hurle à la fête. Mais quelle fête !... Quand on approche du port gorgé de navires, bruissant d'hommes et de voix, on commence par remarquer que les drapeaux dressés sur les quais sont vivants : il s'agit d'hommes empalés. Des marchands de Saïs qui se trouvaient sur place au moment de la déclaration de guerre. Certains agonisent encore, drapés dans une des sept couleurs de la ville. Les Medzuréens se trouvent en foule sur le port, autour des chantiers où l'on met la dernière touche aux navires transformés ou construits pour la guerre. Les marchands, en pleurant (de joie), ouvrent leurs entrepôts pour l'armement des navires. Sur la place des Six-Puits, il y a grande agitation au pied des palais aux façades chargées de héros et d'ancêtres, statues monstrueuses aux mille bras et aux mille visages - car suivant la tradition des peuples de la Mer verte, les Medzuréens ne conçoivent pas qu'on puisse représenter un grand homme figé dans une seule attitude, mais veulent en une seule statue résumer tous ses hauts faits... Sous l'œil brillant des princes de Medzur, les bons citoyens déposent leurs dons pour la guerre : les nobles donnent leurs trophées d'or, les belles femmes les pierres de leurs colliers, on voit même de braves pêcheurs apporter leur chaudron familial pour qu'on le fonde en boulets de balistes et en lames de sabre ! Les armuriers, forgerons, bourreliers et plumassiers (il faut de beaux plumets !) sont près de s'évanouir de fatigue ; mais comme tous les bons Medzuréens, ils paient gaiement le sacrifice dû à leur cité. Pour la bonne guerre, l'anéantissement de Saïs. Pour Ur !

Medzur et Saïs sont des cités jumelles et ennemies, luttant sans cesse, rêvant de s'anéantir. Medzur, cité du Pankhan céleste, à l'embouchure du mol fleuve Shamal, d'où coule le riz, a pour elle les forces ardentes des steppes de la Mer verte, les hauteurs mystérieuses des Maugrelettes, et une bonne moitié des terres de Carancolie ; mais elle n'a jamais pu dominer les eaux de Cito. Saïs, porteuse des traditions carancotes, obstinément accrochée aux falaises de Carancolie, s'est toujours ri de Medzur grâce à ses flottes, tout en se cramponnant à la terre ferme. D'expéditions punitives en blocus commercial, de massacres regrettables en provocations intolérables, de trahisons en coups de main, la rivalité entre Medzur et Saïs allait son bonhomme de chemin. Quatre ans auparavant, Saïs avait pris une bonne longueur d'avance sur la cité du Pankhan lors de la guerre des Grands et des Petits, dont l'enjeu était le suivant : quelle Carancolie, sur le cadastre de l'Empire, allait être la Petite ? La Carancolie insulaire, dominée par Saïs, ou celle des steppes, fidèle à Medzur ?... Saïs avait, grâce à l'alliance de Pyrhize, fait de la mer de Cito une mer saïtienne, et conquis le pays de Lulelin, pomme de discorde entre les deux cités. Medzur voyait son système d'alliances s'écrouler comme un jeu de cartes, l'avenir était noir...

Vint la victoire. Au cap de Mortezeaux, la flotte de Saïs fut détruite en quelques heures. La colère des cieux chargea d'éclairs les sabres des vaillants Medzuréens. Une très grosse tempête, des courants opportuns, des hauts fonds compréhensifs, un changement d'alliance du roi de Pyrhize... Peu importe : ce fut la victoire, vous dis-je ! Sans ses navires aux flancs nacrés, Saïs ne put défendre Lulelin. Les forts tombaient un à un. Aux abois, la traître Saïs força Medzur à la paix, en faisant appel au lointain Empereur. Devant Ses ambassadeurs, une paix de trente ans devait être conclue pour le bien de toute la Carancolie... Mais les Saïtiens firent trop montre de leur orgueil : leurs ambassadeurs se présentèrent comme de "Nobles habitants d'Ursaïs". Ursaïs, vous entendez bien ! Non contents d'enlever les filles de nos femmes et la terre de nos ancêtres, ils prétendaient nous enlever une partie de notre nom ! La cité de Medz, peut-on imaginer ?... Nous serions la risée de tous jusqu'aux confins de l'Empire, volés d'un bout de notre nom, amputés de notre Ur : les Medzuréens devenus Mèdzes ! Nos princes ne tolérèrent pas l'affront, leur sang bouillait de la colère des ancêtres ! L'ambassadeur de Saïs était enroué ? Le nom d'Ursaïs attesté par des textes anciens ? Calembredaines ! Ce sera la guerre, sans merci, jusqu'au jour où notre cité s'appellera Medzursa, et la leur, Is, rien de moins ! (...) Comme si cela n'était pas assez, le soir même - un 17, notez bien : le Pankhan a dix-sept ans, la ville compte dix-sept tours d'enceinte - les chromatomanciens des princes recevaient de l'Île de la Chute un signe extrêmement favorable, un signe simple fait de sept fois les sept couleurs, égales et ensemble. Vous ne comprenez toujours pas ? Ah, ces étrangers ! L'Île de la Chute, c'est cet îlot rocheux que vous pouvez voir par temps clair, à l'ouest. Un arc-en-ciel y vit. Un très vieil arc-en-ciel, pensez, il est tombé là au Second Âge, foudroyé par un éclair, c'était un arc-en-ciel d'orage - spécimen rare, vous avez raison, mais on voyait de drôles de choses en ces temps-là. Vous n'ignorez pas que les arcs-en-ciel sont devins, et qu'ils sont les amis des hommes. Or, celui-là était tout spécialement attaché à la fortune de notre belle cité de Medzur. Devenu infirme, il demeura dans l'île et de là, il nous envoie des messages colorés toutes les nuits, ou presque. Si vous n'y croyez pas, étrangers mécréants, regardez donc dès la nuit tombée. Nos chromatomanciens sont fort savants dans le langage des arcs-en-ciel. Nos princes n'agissent pas en aveugles, comme font les rois qui n'ont pas l'amitié d'un arc-en-ciel. Aller sur l'île ? Ce serait faire honte à ce pauvre arc-en-ciel cassé, cloué au sol : malheur à qui le ferait. Sept fois sept couleurs, vous vous rendez compte ?...

On ne s'ennuie pas du côté du port. Certes, le vin de riz est très dur à trouver, le Pankhan l'a interdit pour garder ses soldats debout, mais on en trouve peu qui s'en plaignent. Pour presque rien, les guerriers peuvent se faire peindre le visage et le corps avec une ou plusieurs des sept couleurs sacrées. D'autres, impatients, se provoquent à la lutte ou au tir à l'arc. Des scribes étudiants se font de l'argent en vendant des panégyriques déjà calligraphiés aux futurs héros. Les marchands de bustes et de statues équestres prennent des mesures et grossissent leurs carnets de commandes. Par bonheur, une galée de Libres Sœurs du Flanc a jeté l'ancre à Medzur la veille : les Sœurs ont fort à faire, aimer, danser, calmer les angoisses, fortifier les cœurs - leur capitainesse sait aussi peindre de très beaux portraits. Dans la soirée, Lorostre fait faire une brève démonstration de quelques armements du Léviathaque, par un de ses disciples choisi pour sa belle voix : l'arbalète à tourniquet rencontre un beau succès. Mais tout cela est peu de chose comparé à l'ovation délirante que provoque l'apparition du Grand Capikhatan, le beau Zaalam, héros de la cité...

Ah, que la guerre est jolie ! Qui peut, ce soir-là, douter de la victoire ?

La Bonne Étoile, pp.48-51

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