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Un tour au Marché aux Rêves

En remontant l'allée des Philharmoniques jusqu'à l'impasse Clef de Croche, avec ses luthiers, ses musiciens, ses vendeurs de notes censées émouvoir les Dragons (on nous a proposés une mélodie de trilles joyeuses capables d'appeler un oiseau-oracle, puis un calme concerto capable de faire taire même les hurlements de chiens de la mort), nous avons croisé plusieurs de ces chevaliers inquiets, porteurs de loups, qui vont rencontrer des baladins célèbres et leur acheter des exploits. Il faut beaucoup d'or, ou pis encore, pour qu'on chante bientôt sur toutes les routes qu'Uctar de la Demi-Clairière a vaincu le Chevalier Vert, conservé jusqu'au bout sa fidélité au Roi de Balène ou assommé le Drôle du Pont de Marjouas... Pauvre Uctar sans bravoure ! Sur une place, la première sorcière nous a proposés des cornets de papier avec des surprises dedans (un grouillement de cafards et de vers blêmes). Sa collègue, en ricanant, offre pour un denier des cauchemars à emporter : bestioles monstrueuses, cornues, barbelées, torves, chimériques, prises dans une pâte grasse et frites. Qui voudrait manger ça ? Les sorcières sont plusieurs au Marché, une bande de vieilles hideuses, dégoûtantes, restes séniles de générations de sabbats, ridicules à force d'être méchantes, mais pas inoffensives - oh non ! Outre d'infâmes potions, elles proposent de la méchanceté ou de la haine pour les gens qui en manquent, des buissons d'ossiphage en pot et des coqs à triste, animaux enchantés qui deviennent objets de l'obsession jalouse et aveugle de celui qui les achète. Il paraît aussi qu'elles tiennent une boucherie puérile secrète quelque part dans les Halles - oui, une boucherie qui offre de la viande d'enfant... Leur seul commerce qui paraît avoir quelque succès est celui du parloir aux ancêtres. Là, si l'on amène le crâne d'un ami défunt, on peut parler avec lui par l'entremise de la sorcellerie. Si on n'a pas le crâne avec soi, il y a une chance que les sorcières l'aient dans leur cagibi : à force de piller les tombes, allez savoir !

Voici un colporteur qui propose différents articles de mercerie, tous enchantés. Un dé à coudre magique, la joie de la ménagère ? Ou bien un lacet de chausse qui se noue toujours sans problèmes ?... Non, merci. Nous préférons aller passer quelques heures à la boutique de Robadi, le bradeur onirique. Replet, éloquent et toujours à l'aise dans sa grande robe bleue à poissons d'argent, impitoyable comme jamais sur les prix, Robadi propose en seconde main toutes sortes d'ouvrages magiques. Il est cher, mais est prêt aux échanges, et en fouillant les amoncèlements de parchemins à la lumière des lanternes magiques, on peut trouver plus que son bonheur. Les antiquaires aux alentours proposent toutes sortes d'objets anciens venus de tous les horizons,chargés d'histoire, de mystique ou d'enchantements. Celui-ci échange des lampes toutes neuves contre des vieilles lampes ! Un riche marchand, jeune et très parfumé, vient nous entretenir au sujet du Narconomicon, le fameux et redoutable grimoire persécuté et brûlé, censé avoir disparu ; ses pages révélent des secrets narcothanataires qui, paraît-il, rendent fou. Contre le grimoire, le jeune homme demande votre vie, assurant que vous serez ressucité juste après par les soins de l'école thanataire de Scholomance. Il nous assure que même si ça a l'air idiot, comme ça, c'est très intéressant. Le marchand, malgré ses parfums, sent mauvais, et s'éloigne avec quelques mots d'excuses, en prétextant un rendez-vous important, lorsqu'il réalise que sa joue droite, putrifiée, est tombé avec un bruit mou à ses pieds...

En coupant par l'allée couverte des Fumebols, où, suivant la tradition, on négociue à sous des ombrelles parfaitement rondes tenues par des garde-rêves, nous rejoignons les Halles. Au passage, nous admirons un peigneur de chats au travail. Les tavernes des Halles font le coup de feu ; on mange vite, en continuant les affaires. Un groupe d'hommes en robe grise à capuche, très fardés, affables, viennent nous tâter le lard (avec notre permission) et proposent d'acheter nos peaux, tout ou partie. Il paraît que ces gens viennent de Csixi, un pays où sévit une pénurie de peau : les enfants naissent tout vifs et écorchés, ils ne vivent que quelques jours... Très peu pour nous, nous tenons à nos peaux ! Sous un chapiteau décoré, un joyeux sculpteur de têtes expose ses modèles de cire et attire le chaland. Qui n'a jamais rêvé de changer de tête ? Têtes de prince, de matrone, de crapaud, de belle, de croquant, de chat ou de cafard, tout est offert si on y met le prix. Quant à la méthode employée, elle est secrète, l'opération, très intime, se fait à l'abri de tous les regards, au roulement du tambour. Têtes à vendre !... Dans un coin, emmitouflés dans des haillons immondes, une Goule en exil, affamée, mendie. Rassasiés, nous flânons, en chemin vers le quartier des gemmeliers les plus fameux. Accrochés à un mât, un groupe de petits Elfes aux yeux vifs, sombres et maigres comme des brindilles, propose un coup de vin de lune, quémande une danse. Leurs murmures évoquent aussi bien des bruissements de feuilles que des ricanements étouffés. Sous leurs auvents, les gemmeliers plongent leurs mains dans des caissons de pierres précieuses, en vantant les riches coloris aux narcociens, alchimistes et joailliers fouineurs qui se pressent entre les étals. La criée des gemmes est une des plus grosses activités du Marché - les Crins de Neige, et d'autres rêves encore, ont des entrailles généreuses... Certaines des gemmes vendues ont même reçues des enchantements, mais elles sont très coûteuses. Nous observons un Cyan au visage épais constellé de petites cicatrices. Ce marchand propose des gemmes taillées, toutes arrachées à la face d'un Cyan en proie au bleu rêve. Ces gemmes ont paraît-il de nombreuses et dangeureuses vertus. En tous cas, le Cyan semble prendre plaisir à ce commerce : il faut le voir montrer les infimes croûtes de sang qui marquent encore certaines gemmes...

L'heure du Château dormant commence, nous l'envions. En retournant au rêvoir du Bilboquet sceptique, nous entrons par curiosité dans la boutique d'une sommelière. Elle propose, nerveuse, des sommiers magiques qui plongent dans le sommeil, avalent les dormeurs ou les emmènent dans les nuages. Il y a aussi des étagères remplies de chapeaux enchantés : des chapeaux sauvages, en peau de tigre vert, des qui se tournent toujours vers le nord, des qui se soulèvent tout seuls pour saluer... Nous apprenons que le mari de la tenancière est chapelier. Elle tient à préciser qu'il n'est pas fou. Prétextant l'heure tardive, elle nous pousse vers la porte au moment où des ricanements déments s'échappent de l'atelier. En prenant congé, nous manquons d'écraser un loir.

Il est temps de dormir !

La Geste des Sancouleurs, pp.20-22

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