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Le dernier chantLe moment venu, les Voyageurs devraient suivre le valet qui, comme prévu, vient les quérir deux jours plus tard, en fin d'après-midi. Furtivement, l'homme les mène hors de la ville, en saluant gravement les soldats de faction. Près d'un abreuvoir, sur un chemin de traverse, les Voyageurs rejoignent une petite compagnie d'une vingtaine de personnes. D'après la richesse de leurs équipages des dais portés par huit ou dix Tortemoques armoriées le nombre de leurs valets et le velours sous les manteaux fourrés, il est clair qu'il s'agit de gens de naissance et de fortune respectables. Tous les notables de Gidoul se trouvent là, du moins tous ceux qui ont pu savoir à temps... On se salue, on s'estime, on toise les étrangers des piétons, sans suite ni Tortemoques. On tolère n'importe qui aux concerts, décidément ! Le maître d'uvre, un jeune homme très poli avec un chapeau à plume, commis de Zucharde, donne le signal du départ. Les dais vont en file, escortés des valets, à travers bois. Un chapelet de douze Tortemoques aux naseaux fumants ferme le cortège. Il fait nuit noire quand on parvient au lieu du concert. L'endroit a été débroussaillé, aménagé en une étroite clairière de plaisance, avec bancs, fauteuils et coussins. Grâce à des lanternes judicieusement réparties, la compagnie découvre, courbe, émergeant à demi d'un rideau de verdure, le tortemisère. On froufroute, on chuchote, on commente. C'est un vieil arbre on peut espérer une grande soirée. Tandis que les Tortemoques sont disposées, on fait réchauffer de l'hypocras, vin chaud, miel, épices. Le ciel est étoilé, doucement. On plaisante, on murmure. Personne ne fait attention aux airs affolés des Tortemoques à la vue de l'arbre solitaire, et des haches qu'on a apportées. L'hypocras est froid maintenant. On s'impatiente. Le silence se fait quand le maître d'uvre tape dans ses mains. Il fait la révérence, abaisse sa canne. Le concert va commencer. Les douze Tortemoques tremblent et bavent, hagardes. Elles refusent d'approcher le tortemisère, refusent d'utiliser leurs haches. Les contremaîtres distribuent coups de pied et coups de fouet. Ça fait partie du spectacle. Les nobles trépignent, les femmes se tordent les doigts dans leurs manchons. Qu'ils l'abattent ! Qu'ils l'abattent ! Enfin, le premier coup de hache s'abat, puis une pluie de lames attaque le tronc. Gémissant comme des enfiévrées, la face baignée de larmes, les Tortemoques taillent avec furie le tortemisère. L'arbre, attaqué de toutes parts, ne tombe pas. Mais un large pan de son écorce glisse. Les haches s'arrêtent. La foule ne respire plus. Le tortemisère se défait, s'effeuille, s'effrite, perdant sans fracas les écorces de chaque âge de sa vie. Il ne s'abat pas d'un coup il part en morceaux, lentement. Et les Tortemoques chantent. Elles chantent à l'unisson, avec un souffle si profond, si dense qu'il semble qu'elles s'arrachent la vie par la bouche avec les mots. On ne les comprend pas c'est un baragouin de Tortemoque mais l'harmonie et la tristesse de la mélodie enlève les Voyageurs loin de la clairière, des femmes aux yeux humides et des hommes aux joues rouges. Le chant vibre et ralentit tour à tour, de plus en plus lent tandis que le tortemisère s'effondre. Les Tortemoques donnent leur voix à l'arbre : ils chantent sa mort. Quand on comprend que le silence est revenu, le tortemisère n'est plus qu'un tas indistinct de branches et de débris. Personne ne souffle un mot. Les valets du maître d'uvre distribuent les bouts du tortemisère à ceux qui en ont commandé. Sur le chemin du retour cependant, un jeune noble au visage poupin lance dans un souffle : " Magnifique... " Et tout le monde est bien content de pouvoir parler à nouveau. À l'unanimité, on affirme que c'était un concert exceptionnel, si poignant ! Dommage pour ceux qui l'ont manqué. Même le marquis de Schobrenhad un connaisseur, deux cent treize concerts ne le conteste pas. Il ne se souvient pas avoir jamais entendu une telle maestria. Des critiques fougueux osent faire remarquer que la Tortemoque borgne n'était pas toujours en rythme, qu'on a entendu tinter les haches durant le chant... On les rabroue. De telles mesquineries ne doivent pas gâcher le souvenir de cette soirée. Après bien des disputes de superlatifs, gentes dames et nobles chevaliers se saluent, rentrent au foyer, gavés d'émotion, fiers d'eux-mêmes, satisfaits. Le dernier tortemisère est mort. L'Arbre qui pleure, pp.33-39 |