Home
Des nouvelles de la Lune
Capillomancie
Reflets de rêve
Contes oubliés

La Mer du milieu

La Mer du Milieu… Les Voyageurs y sont parvenus sans le réaliser immédiatement, suivant les lentes modifications de la jungle. Dans cette forêt entre ciel et terre, à l'exubérance surnaturelle, il n'est pas évident de remarquer que certains arbres, mous, gonflés d'eau, aux fruits enfilés les uns à la suite des autres, évoquent des algues géantes. Dans l'ombre abyssale des troncs apparaissent des concrétions salines, compliquées, brillantes. Accrochés par dizaines aux moisissures de la Forêt basse, on trouve des coquillages qui sont sans doute possible des variétés marines. Les flaques d'un marais ou un ruisseau coulant sous une racine ont parfois un goût saumâtre. Les serpents qui paressent parmi les feuilles ressemblent à des anguilles — et que penser des socrequins, de toutes ces bestioles qui hésitent entre poisson et bête ? Oui, il y a comme un souvenir marin diffus dans l’air. Mais rien à faire, toujours pas de mer.

Perdus, redevenus sauvages, les Voyageurs se trouvent soudain sur les rives de la Mer du Milieu. Elle est apparue en douce, derrière un rideau d'arbres comme les autres, sans parfum marin, sans ressac. Et pour cause : quand on suit le rivage, on réalise que la Mer du Milieu, qui a à peu près la forme d’un nénuphar à sept pétales, mesure vingt-cinq à trente lieues dans sa plus grande largeur. Ses eaux d'un vert sombre, qui chatouillent de leurs vaguelettes les immenses arbres-algues, sont semées de champs de roseaux noirs et de nénuphars en forme de cœurs. On voudrait croire à un lac, une antichambre de la Mer du Milieu : mais non, ses eaux sont salées, et suivent même un cycle de marées lilliputiennes. Une flaque, une mer évaporée. Puissant symbole du grand Age des Magiocrates, du moins pour qui est féru de morale. Alors, amis Voyageurs, déçus ? Mais après tout, le Journal d'Ozodoshéïr ne disait-il pas que le poison-soleil avait détruit la Mer du Milieu ?

C’est là, dans ce lac dérisoire, que pleure une fontaine grande comme un château. Elle est sculptée à l’image d’un Dragon à sept têtes, chacune des têtes étant tenue par un archimage. Image d’orgueil presque asséchée et si endommagée qu’il est impossible de différencier un archimage de l’autre. Cette découverte force cependant l’admiration : en réfléchissant un peu, en associant la fontaine à la muraille colossale découverte à l’orée de la forêt, les Voyageurs peuvent se dire que la fameuse Mer du Milieu n’était qu’un bassin à l’échelle de la grandeur des magiocrates, une mer artificielle, une folie de haut-rêve ! Voilà les Voyageurs parvenus aux racines des temps glorieux d’I.

Étincelle, p.79

Haut de page