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Le salut chez les Groins

Le sujet de cet exposé pourrait faire ricaner les sots (ils adorent ça). Oui, nous connaissons le dicton ironique qui énonce que " le porc salue " et que l’on emploie pour marquer l’impolitesse de quelqu’un de grossier malgré ses efforts. Apprenez cependant que la plupart des Groins culturellement structurés et gardés à l’écart de nos civilisations décadentes ont mis au point un code des salutations très pointilleux. Il varie évidemment selon les tribus, et est d’autant plus important là où les relations de castes sont fortes. Globalement, un Groin dominé s’humilie devant un dominant en se fourrant la figure dans la terre la queue en l’air. Bien sûr, il existe des variantes : parfois, on se livre en guise de salut à des simulations plus ou moins contrôlées d’accouplement ou des léchouilles obséquieuses, on plante sa grouine en terre petit bout vers le haut ou encore on s’assène à soi-même une double baffe. Dans tous les cas, le dominé doit grouminer d’une certaine façon qui rappelle les criailleries du plaisir. Le dominant répond par un froid silence ou, s’il veut souligner le rapport avec le Groin qui le salue, lui envoie une baffe, un petit coup de grouine ou un solide coup de pied dans les défenses ; il va parfois jusqu’à lui uriner sur la hure. Le dominé ne répond que par des grouminements plus ou moins intenses selon la force de son attachement au dominant, mais il ne doit pas rester sans réaction faute de quoi le dominant est en droit de le massacrer sur place sans que les autres membres de la tribu puissent regimber. Si le dominé répond en mordant les parties du dominant (ou toute autre forme d’agression), le salut devient un défi et nous sortons de notre sujet, s’il vous plaît, merci. Il peut arriver que deux Groins de statut similaire se comportent tous les deux en dominés ou en dominants : dans le premier cas, ils font assaut d’humilité humiliante jusqu’à ce qu’un des deux cède et fasse le dominant ; dans le second, ils se tapent dessus. Si aucun des deux ne cède avant la tombée de la nuit, les deux Groins sont considérés par tous comme des vrais copains, et s’affrèrent solennellement jusqu’à ce que l’un des deux décide du contraire.

Il est notoire que les Groins admirent énormément ce qu’ils nomment la " civilisation des Drôles ". Leurs usages se retrouvent alors dans les codes de politesse : un mâle crache ou claque la langue en donnant une gifle pour saluer un autre mâle ; pour saluer une jeune femelle, il se tourne et remue (avec grâce, s’il vous plaît) sa queue en tire-bouchon. Certaines tribus gardent en cage un professeur de maintien drôle de cette espèce, qu’ils nourrissent d’épluchures d’ennemis et protègent farouchement.

Face aux Grouines, les Groins se comportent toujours en dominés, même si les formes d’expression de ce rapport ne sont pas les mêmes que face à un mâle : on note en particulier que les grouminements sont plus pleurnichards. Le Groin offre généralement sa grouine à la femelle, il peut aussi grincer des défenses, morver par-dessus son épaule gauche ou même se frapper le phallus contre une pierre selon l’importance de la Mère. Les Grouines " vides " (vierges ou stériles) ne sont pas concernées : un reniflement suffit pour les saluer. Entre elles, les Grouines ne se saluent pratiquement jamais, ou bien par des codes subtils qui relèvent plus de la diplomatie. Ces codes utilisent beaucoup les vertus tremblotantes de la graisse pour envoyer des messages secrets.

Notez qu’il arrive aussi, dans les situations extrêmes ou vraiment très relâchées, que les Groins se saluent en se disant " bonjour " et en se serrant la patte.

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Guerre et Groin

"On couche toujours avec des cochons morts."

Énigmatique déclaration du Grand Groin Yolo-Gueug
à l'aube de la bataille de Cirgongna,
où il trouva la mort face aux archers
et autruchiers du sultan de Mejran

Les Groins désignent d'un même mot la chasse et la guerre, l'une et l'autre servant au seul soutien économique d'une société grouine : ça s'appelle la débrouille, un même concept qui rassemble la quête de gibier, la rapine et le pillage en gros comme en détail. Pour la guerre et pour la chasse, les Groins emploient des armes et des tactiques également primitives, qui frappent par leur manque criant d'ingéniosité.

Les seules armes offensives en faveur chez les Groins sont les lances, les javelots, les masses légères (rares) et lourdes (les grouines), les dagues, tranchoirs ou hachoirs réservés au dépouillage de l'animal ou de l'être vaincu, et les frondes, surtout pour les femelles. Mais les jeunes Groins en maraude ont tendance à se contenter de leur seule grouine, qui les obsède. Beaucoup lui donne un petit nom tendre. Quand il s'agit de guerre avec pillage et rigolade (et non de ce que nous appelons la chasse), il est déplacé de se battre avec autre chose que sa grouine. C'est un objet personnel, une prolongation du Groin qui porte les traces de ses combats et de ses butins, toute l'histoire de sa vaillance, bien plus que les colliers d'oreilles, de seins ou de queues, les tas de têtes coupées, les collections de bibelots et autres gloires d'un jour. Ainsi une grouine ornée et férocement barbelée, vaguement équilibrée pour le lancer (un art guerrier très dangereux, réservé à une élite constituée des bourrins les plus épais), est-elle toujours la propriété d'un grand guerrier, tandis qu'un jeune n'aura guère qu'un gourdin avec deux clous plantés de travers. Les Groins urbains sont moins traditionalistes et utilisent sans rechigner haches, dagues, fléaux, espadons, doloires, cochelimardes, braquemarts et autres fendoirs ; quand ils parviennent à s'y faire, ils ne crachent pas non plus sur les armes de trait. Ils font parfois preuve d'une étrange ingéniosité : on a signalé des Groins utilisant les tortis, lames ou clous tirebouchonnés qui sont jetés sous les sabots des chevaux, mais il est possible que l'idée leur vienne d'ailleurs. Il faut bien reconnaître qu'à part la grouine, l'Histoire n'a pas gardé trace d'une tradition de l'armurerie chez les Groins.

(…)

L'étude des récits de batailles engageant des Groins permet au moins une conclusion indubitable : tous les chroniqueurs sont d'accord là-dessus, les Groins sont nuls en tactique. Et ne parlons pas de la stratégie. Même les plus grands chefs restent d'une ignorance crasse en ces matières. Ainsi Shragor Ténébrouille, grand chef groin qui fédéra les tribus contre Tolboa et manqua de conquérir la cité, savait-il bien, avant une bataille, que s'il y avait un cours d'eau et du soleil, il fallait avoir l'un des deux dans le dos et l'autre non, mais il ne pouvait jamais se souvenir lequel (ce qui lui fut fatal). Heureusement, car un conquérant charismatique pourrait faire des Groins une machine de guerre redoutable. Ça s'est déjà vu par le passé… Les Groins ne forment jamais de corps d'armées, se contentant, en cas d'alliance de plusieurs tribus, de rester avec les leurs sur le champ de bataille - si jamais ils les retrouvent dans la masse. Dans quelques cas, on trouve mention de divisions militaires grouines en grouine (six guerriers), tas (à peu près trente guerriers), grotas (qui en vaut cinquante), masse (cent) et crohorte (mille), mais ces divisions sont d'autant plus imprécises qu'elles sont exagérées, car elles ne servent apparemment qu'à impressionner et établir des rangs entre les chefs et leurs Mères. Uniformité d'armement, uniformité de tactique : les Groins chargent en un seul grand tas, n'y renonçant que si la bousculade les empêche de courir - dans ce cas, ils poussent ou, si la cohue l'interdit, ils entreprennent de grimper par-dessus ceux de devant. On a vu à la Bataille du Gué aux Tonneaux les Groins engagés sur le gué former une pyramide à pas moins de six étages, si on en croit les chroniques de Neymbus le Glorioteur. Il est aussi fréquent qu'au même moment où ça pousse par-derrière, les Groins du front poussent vers l'arrière, par peur de l'ennemi. Il en résulte un sacré pâté de Groins au centre. Il est rare que la charge soit précédée de tirs de fronde ou de lancers de javelots : le plus souvent, lancers et tirs se font pendant la charge, avec une efficacité qui serait appréciable si les pertes étaient provoquées uniquement chez l'ennemi. Pour les Groins, la guerre est un ensemble de combats plus ou moins individuels où tous les coups sont permis. Bref, le spectacle d'un déploiement d'armée groin est une désolation pour les amoureux de l'art militaire - ou une sacrée rigolade, suivant les caractères. Il faut tout de même reconnaître que les Groins savent utiliser le terrain, ils aiment bien l'embuscade, mais ne sont pas capables de trop de subtilité en ce domaine. Leur véritable atout est le flair, à peu près aussi fin que celui du porc commun, et qui les aide autant à la chasse qu'à sentir les ennemis. Cela fait qu'il est rare que les Groins soient pris complètement par surprise, sauf si leur bêtise l'emporte sur leur flair - ce qui n'est pas rare. L'autre vertu des Groins est la bravoure, directement proportionnelle au nombre. Même si certains deviennent fanatiques dans le feu de l'action, la plupart des Groins privilégient le groupe et deviennent très prudents dès que ça chauffe pour eux. En multitude, leur bravoure est démentielle : ils perdent toute mesure, et il devient souvent facile de les prendre dans une nasse et de les réduire peu à peu jusqu'à les écraser. Confrontés à un bâtiment (que ce soit une ferme ou une cité), les Groins sont toujours circonspects. Les ouvertures, les coins, les couloirs, les murs et autres pièges de l'architecture les inquiètent, ils préfèrent mettre le feu et voir ce qui sort. Les sièges ne sont pas leur fort, mais on en a vu faire preuve d'inventivité pour tâcher d'approcher les murs : ils creusent des trous, font des mines en se cachant sous des tables, enflamment des cochons enduits de poix... Au siège de Tour-Gaillard, les Groins avaient imité les tranchées et les sapes des mineurs, à ceci près qu'ils en creusaient une chacun. Le découragement et les effondrements de terrain bien avant d'atteindre les murailles eurent raison de ces Groins ingénieurs audacieux. Quelques légendes peu crédibles font des Groins des sapeurs redoutables sous prétexte qu’ils ont des têtes d’animal fouisseur. C’est tout bonnement grotesque. Les Groins, grâce à leur flair, font de bons pisteurs, mais des éclaireurs déplorables : ils ont les informations brutes données par leurs narines, mais en tirent des conclusions aussi tordues qu’imaginatives, qui les mettent généralement dans des situations telles qu’elles annulent l’avantage d’avoir senti les problèmes de loin... Groinus simplex !

Extraits du Livre des Groins, Ô Groins !, pages 73, 75 et 76

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