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L'art des bulles

Extraits d'une deviserie sur Oniros

Par Janis de Mauvœil, cy-devant mage et vampire

[...] que de par l'unicité sphéreuse de leur forme, les prodiges d'Oniros estoient bien fades et en tous points inférieurs aux sombres merveilles de la voie interdite. Ah ! la terrible ignorance de ces goules ignobles ! Mais en bonne connaissance de la condition misérable de mes contradicteurs, je ne peux aujourd'hui leur tenir rigueur de leur sottise incroyable, que moult thaumaturges ont en partage, jusque dans les rangs des onirosiens eux-mêmes. Les zones d'Oniros seroient, prétend-on, rondes et sphériques immanquablement. A ceux qui sans réfléchir propagent ce piteux commérage, je fais la réponse de maître Poncelet (dans la " Farce des trois meuniers ", très en vogue à l'époque, maître Poncelet répète à l'envi sa fameuse réponse : " Où c'est-y qu'vous avez vu jouer ça ? " NdE)

Rondes, les zones où se développe la magie de la noble voie le sont en effet, le plus souvent. Le vulgaire en conclut qu'elles le sont en tous lieux et en toutes circonstances, pour ainsi dire par essence. Le maître Avélius lui-même dans son très estimé et très surfait " Liber transformationis transmutationisque materiae " n'avoit-il point écrit :

" Voyant que les hommes avoient, par voie de magie, acquis l'art et le moyen de transformer malgré Eux la matière de leur songes, les Grands Rêveurs – la tranquillité ƒoit dans leurs rêves – dans Leur sommeil vénérable décidèrent de confiner ces transformations en des capsules d'une matière subtile, que ni le sens de la vue ni celui du toucher ne savoient déceler. Ils façonnèrent ces capsules intangibles sous la forme sphérique, car ƒ'Ils eussent choisi toute autre forme, fût-elle la polyédrique ou simplement l'oblongue, Ils n'auroient point su dans quelles directions en tourner les coins et renflements, ce qui eût sans nul doute ajouté à Leur inconfort. "

Une autre justification, des plus douteuses, se peut lire dans le précieux " Almanach élémentaire " du recteur Arsinéos. L'illustre recteur est l'inventeur du fameux énoncé de la preuve ontologique de la sphéricité des sphères :

" La sphéricité des zones de la noble voie se peut prouver de la façon suivante. Ces sphères sont, selon le sens commun et le savoir de tous, sphériques. On ne peut en imaginer ou concevoir d'autre forme. Or nous sommes dans le rêve des dragons, qui imaginent et conçoivent tout ce qui le peuple. Notre imagination et notre conception du Rêve est donc celle des Dragons qui nous rêvent nous-mêmes, d'où il ressort que s'il pouvoit être des sphères d'Oniros d'une autre forme que la sphérique, les Dragons les rêveroient, et nous saurions les imaginer et concevoir. Notre incapacité à imaginer ou concevoir des sphères non sphériques constitue donc la preuve véridique de l'impossibilité de leur existence. "

L'idiotie parée de sa robe d'antiquité ne passe pour sagesse qu'aux yeux des inconséquents, et l'honnête homme ne sauroit se résoudre à accepter des explications qui ne le satisfont point. De longues et minutieuses recherches m'avoient pour ma part permis d'approcher la véridique réalité de plus près qu'aucun autre avant moi. Pour inexact et imparfait qu'il soit, la thèse du maître Avélius recèle en son énoncé maint scrupules de justesse.

La chose se peut commodément concevoir si l'on se représente le lieu où la magie prend forme comme la zone de mélange de deux éléments oniriques subtils immiscibles : le rêve stable et quiet, tel que rêvé par les Dragons dans leur libre vouloir, que j'appellerai ici préséant, et le rêve, instable et mouvant, tel que rêvé par les Dragons dans l'influence de l'art étrange du mage, que j'appellerai intrant. L'acte magique insuffle dans le préséant un part d'intrant, à semblance et mesure de la puissance de l'acte. En résultat de l'immiscibilité des deux éléments oniriques, le préséant se trouve refoulé en les marges extérieures de la zone de mélange. Par élasticité et incompressibilité onirique, le préséant exerce en retour une pression sur l'intrant. L'intrant étant essentiellement instable, cette pression, fors la volonté prolongée de l'acte magyque, suffiroit à le moudre et annihiler, ce qui advient lorsque l'effet de l'acte magyque s'estompe. En résultat de ces pressions oniriques opposées, une surface de conflit hautement chargée en flux de rêve naît aux confins de l'intrant et du préséant.

En la circonstance observée communément, le préséant en tant que préexistant à l'acte magyque est quiet de tout courant onirique, et la pression onirique volontaire résultant de l'acte est sans direction. Il en résulte que chacun des deux éléments oniriques exercera sa pression au principe de l'effort moindre. Ainsi que le montre Anaximène de Phanacée en son opuscule, les lois de la géométrie nous enseignent que la forme de surface naissant de ces efforts est la sphère, qui est la plus petite surface possible enfermant un volume onirique donné d'intrant. Cette théorie est supérieure à celle du maître Avélius en ceci que la forme sphérique nous est ici donnée comme conclusion de mesures, calculs et déductions, et non de l'incapacité des Rêveurs à décider si un coin doit être tourné vers le haut ou le bas.

Il est toutefois d'autres circonstances où la forme naturelle sera différente. Ainsi les circonstances qui se peuvent classer comme circonstances de flus, lors desquelles le préséant est le siège d'un courant de rêve intenƒe. La bulle d'intrant pressée de toutes part par le préséant se peut à maints égards comparer à la bulle d'air voyageant dans un flux aqueux. En état de quiétude, la bulle sera ronde, mais le flux en allonge la forme, et ce, ainsi qu'on le peut montrer, suivant la direction où il court. La terrible faille de Finisterre, qui ouvre sur la sinistre viridité des limbes glacées et est parcourue de courants de rêve violents et répétés, m'a ainsi permis d'observer des zones d'intrant ayant, suivant la puissance et violence du courant onirique, une forme oblongue, puis de goutte, la part charnue en étant tournée vers l'origine du courant, puis de méduse à jupe flapottante. Les courants les plus violents, que je subis au plus noir du mois de l'Araignée, tournoient les surfaces d'immiscibilité en méduses éfilées d'où se détachoient de nombreuses zonules ténues, vite évaporées et dispersées dans le préséant, jusqu'à souffler l'acte magyque comme une chandelle.

Item les circonstances qui se peuvent classer comme circonstances de granulosité onirique, lors desquelles le préséant est moins intensément rêvé par les Dragons en certains points qu'en d'autres, ainsi qu'à la bordure du phénomène dit de Blurêve ou Maurêve. En ces circonstances, l'on peut observer que l'intrant se répand en refoulant au plus loin le préséant le moins dense, suivant la règle de l'effort moindre. Les surfaces d'immiscibilité affecte alors des formes diverses et irrégulières. Une circonstance d'intensité onirique de l'intrant décroissant suivant une ligne m'a permis d'observer une surface de la forme parfaite d'un œuf de poule.

De ces observations, il ressort que la forme des zones où s'exerce la magye de la noble voie est conditionnée par l'équilibre de la pression onirique du préséant, que gouvernent les Dragons, et de celle de l'intrant, résultant de l'acte magyque. Il estoit donc théoriquement possible, au moyen d'une modulation de la pression onirique de l'intrant, de conformer à ses dessein propres la surface d'immiscibilité de [...]

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